Jackie Chan : Dragon's Spirit

Forum Jackie Chan

1998 Décembre - Rumble in the Bronx - par Cinopsis

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Jackie Chan dans sa suite de l'hôtel Amigo à Bruxelles lors de sa tournée de promotion de RUMBLE IN THE BRONX. Souple, incroyablement énergique et toujours souriant, il ressemble exactement aux personnages qu'il incarne dans ses films. Dommage que le texte ne puisse rendre toute la saveur de la conversation. Jackie Chan s'exprime dans un anglais simple, avec un solide accent chinois; il remplit les trous de son vocabulaire par des mimes et des onomatopées. Et on le comprend toujours parfaitement. Pas de doute, la star de l'action de Hong Kong est bien le digne successeur des artistes du muet.

Cinopsis: Qu'est-ce qui vous a poussé à faire vos cascades vous-même?

Jackie Chan: Je veux sortir de la norme. En Asie, en Amérique, il y a trop de stars de l'action. Tout le monde fait la même chose. (ndlr: il mime lentement le mouvement de ses coups) Boum boum boum: coups de pied, de poing, des blue screen, des effets spéciaux. Dans mes films, il y a beaucoup de comédie, d'humour, d'action, de bagarre, d'acrobatie, et de cascades. Pas de blue screen, pas d'images de synthèse. Et j'ai du succès. En Asie, lorsque les gens veulent de l'action, ils vont voir Jackie Chan. Il y a trop de films à effets spéciaux. Tout le monde en fait: Stallone, Schwarzenegger. Peut-être pour vous, je suis nouveau. A Hong Kong, je suis une antiquité. Je fais du cinéma depuis 34 ans. J'ai joué enfant. J'ai été cascadeur, directeur des cascades, réalisateur, producteur. Maintenant, je suis tout à la fois. On imagine en Europe que je suis la nouvelle star du kung-fu. Non, non, je suis une vieillerie. Mais j'imagine que les occidentaux vont se lasser des effets spéciaux et découvriront le style "muet" avec un grand Waaaa. Après la tendance pourrait changer, vers le musical peut-être. Pourquoi pas.

C.: On vous a souvent comparé à Charlie Chaplin et Buster Keaton. Vous ont-ils influencé?

J.C.: Enormément. Lorsque je travaillais pour définir mon style, j'ai constaté qu'on comprend toujours ce qui se passe dans un film muet. (...) Le Japon, la Corée, l'Inde, la Malaisie, la Chine, tous ces pays ont des langues très différentes. Je dois faire plus parler mon corps pour que tous ces spectateurs me comprennent sans l'aide du dialogue. J'ai regardé beaucoup de Buster Keaton et de Charlie Chaplin. J'ai beaucoup appris des films anciens. J'ai appris le coup de poing dans les films de John Wayne. (...) Maintenant, j'ai créé mon style propre. Il n'y a rien à apprendre du cinéma aujourd'hui. Regardez TWISTER (ndlr: il prend un air blasé et nous fait le bruit du vent). Regardez INDEPENDANCE DAY: baaaannnng. Comment font-ils? Je ne sais pas: ils en mettent plein la vue mais ils ne m'apprennent rien.

C.: Certains comédiens comme Dustin Hoffman estiment qu'il y a trop de violence au cinéma actuellement...

J.C.: Bien sûr. Il y a trop de violence. Je me trouve devant un dilemme. On peut me demander: "s'il y a trop de violence, pourquoi continuer dans les films d'action?" A mon sens, mes films d'action ne sont pas violents. Vous trouvez?

C.: Ils ressemblent plus à de la danse.

J.C.: Exact. Beaucoup d'action. Mais pas de violence. Pas de sexe. Pas de sang.(...) Je n'ai jamais changé durant toutes ces années. De leur côté, les Américains ont trop de violence, trop de sexe. C'est ridicule. Car un réalisateur, une star, a une responsabilité vis-à-vis de la société. Elle éduque les gens, les enfants. En Asie, je suis un modèle. En Malaisie, au Japon, je représente le policier idéal. J'entretiens cette image avec soin. J'ajoute toujours de l'humour. (ndlr: il mime un coup de poing et se tord le poignet avec une grimace). J'agis toujours comme monsieur-tout-le-monde. On me pointe un revolver dessus: j'ai peur. Pas comme les américains (ndlr: il se pointe le doigt sur la tempe et prend un air très courageux): "vas-y tire!". Même avec une mitraillette... ratatatata (ndlr: il mime un tir incontrôlable). C'est la vraie vie. Dans mes films, je ne veux pas qu'on apprenne à tuer les gens. C'est mauvais. Je suis d'accord avec Dustin Hoffman. Mais en Amérique, plus il y a de violence, plus le film a du succès au box-office.

C.: Vous n'avez jamais essayé de faire des films différents ou plus dramatiques?

J.C.: J'ai déjà essayé. En Europe, on ne me connaît pas. Vous n'avez peut-être pas vu CRIME STORY, ou je joue plus sérieusement: je ne souris même jamais, du début à la fin. CITY HUNTER était plus proche d'un comic book, je jouais plus dans ce style (ndlr: il grimace comme un clown ivre). Je change beaucoup. Mais je préfère toujours mon style habituel. D'ailleurs, j'incarne le genre de personnage que je suis réellement. Le personnage que vous voyez dans RUMBLE IN THE BRONX, c'est moi. Aujourd'hui, il serait difficile de changer de personnalité. En Asie, tout le monde me connaît; on l'accepterait. En Europe, j'ai du succès dans le marché vidéo, pas sur grand écran. Le large public me découvre, ce serait trop tôt pour changer. Je dois faire en sorte que le public me connaisse bien avant de changer.

C.: Vous êtes aussi réalisateur.

Pour RUMBLE IN THE BRONX, avez-vous donné des conseils? J.C.: Beaucoup. Même quand je ne réalise pas, je garde le contrôle total. Je réalise toujours mes scènes d'action. Et je donne toujours des indications au réalisateur pour les autres scènes. Le film est toujours centré sur moi. En Asie, on ne fait pas attention au réalisateur. S'il marche, on dira: "J.C. est bon". Si le film est mauvais, on dira: "Jackie Chan est mauvais". Les réalisateurs savent que j'ai le contrôle total, et que, s'ils ne sont pas bons, je les renvoie. J'ai fait remplacer le réalisateur de CRIME STORY en plein tournage. Celui de JUNGLE MASTER II aussi; et j'ai repris le film en main. Avec Stanley Tong (ndlr: le réalisateur de RUMBLE IN THE BRONX), tout va bien. Il m'écoute. Il était cascadeur auparavant: il sait ce que je veux. (...)

C.: A quoi ressemble votre journée de tournage standard?

J.C.: Il n'y a pas de journée standard. C'est la raison pour laquelle je ne peux pas tourner aux USA. Je n'ai pas de plan de travail. (...) Dans RUMBLE IN THE BRONX, on avait estimé un tournage de 10 jours pour la scène de l'hovercraft; on l'a bouclée en 30. La bagarre de l'entrepôt a pris 20 jours. On m'en avait accordé 7. J'ai répondu: "peut-être 7." Dans ARMOR COP II, une scène de cinq minutes a été tournée en 4 mois. On ne vous laisse jamais travailler ainsi aux USA. Sur le plateau, il m'arrive d'attendre et de réfléchir, puis de donner congé à tout le monde. (...) Dans LE MARIN DES MERS DE CHINE, je tombe d'une tour. Il a fallu 7 jours pour ce seul plan. Pas pour la préparation: on est très vite prêt à tourner. On avait disposé quatre caméras, je devais tomber d'une hauteur de 16 mètres en rebondissant sur des auvents, me relever et dire mon dialogue (on doit voir que je ne me fais pas doubler). 7 jours! Il m'arrivait de rester en haut de la tour à regarder en bas... et puis d'envoyer tout le monde déjeuner. Après le repas, le soleil n'était plus bon, on a reporté la scène ainsi plusieurs fois au lendemain.

C.: Aviez-vous peur?

J.C.: Oui. Vraiment. Je ne suis pas Superman. Quand j'attendais là-haut, je regardais le vide. Beaucoup de pensées me traversaient la tête: dans ma chute, je pouvais facilement me casser le crâne, me démettre la hanche ou une épaule. Cela m'est déjà arrivé. Depuis lors, quand je dois faire une chute, je ne reste plus sur la hauteur pour me préparer pendant une heure. Je préfère rester près de l'équipe pour discuter. C'est normal, plus on réfléchi à ce qu'on fait, plus on a peur. Dès que tout le monde est pr-->ecirc;t, je remonte et je me lance. C'est mon truc. J'ai toujours peur.

C.: Vous vous cassez souvent quelque chose sur les tournages. Malgré tout vous continuez....

J.C.: Dans PROJECT A, je me suis cassé le cou. J'en ai encore des séquelles. J'ai cassé mon nez 3 fois; des dents aussi et la mâchoire. Mon épaule: j'ai toujours un os qui ressort. (ndlr: il nous montre une dizaine d'endroits sur les bras, les hanches et les jambes et ponctue chacun de ses gestes par un "cassé" ou "tordu"). Mes côtes: écrasées.

C.: Vous trouvez ça amusant?

J.C.: Ce n'est pas amusant, mais je dois le faire. Parfois, je me trouve stupide. Mais à chaque succès, j'oublie et je continue. En fait, je suis heureux de prendre des risques. (...) Je connais le public. Les spectateurs aiment voir qu'il n'y a pas de trucage. Dans TWISTER, on reste bouche ouverte devant les effets spéciaux. Mais c'est ridicule. Les personnages ne meurent jamais: il n'y aucune tension. (...) C'est la raison pour laquelle je n'aime pas les effets spéciaux. Un jour peut-être, j'apprendrai comment en faire, et je les intégrerai à mes vraies cascades. Par exemple, je pourrais sauter d'un immeuble à l'autre, mais je ne devrai plus le faire aussi haut. Ou bien je pourrais masquer mes filets de sécurité. Mais je continuerai toujours à faire vraiment mes cascades.

C.: Qui vous donne l'idée des cascades?

J.C.: Je travaille en équipe avec mes cascadeurs. On réalise d'abord mes idées. Ensuite, j'organise une réunion et chacun doit m'apporter une idée de cascade pour le lendemain. Je garde les bonnes.

C.: A la fin de vos films, vous montrez toujours les ratés...

J.C.: Depuis les années 80, j'ai pris cette habitude. On ne fait jamais de répétition. Pour les bagarres, si; mais pour les grosses cascades, on tourne directement. Nous ne sommes pas comme les cascadeurs américains ou français qui mesurent toujours tout: quelle longueur, d'où vient le vent... Moi, j'estime pouvoir le faire ou pas. Je dispose 6 ou 12 caméras, et on y va tout simplement. On répète en filmant. Voilà pourquoi j'ai autant de ratés.

C.: Dans RUMBLE IN THE BRONX, beaucoup d'acteurs ont été emmenés à l'hôpital. Combien? Continuent-ils à travailler avec vous?

J.C.: Sur RUMBLE IN THE BRONX, il y a eu quatre personnes hospitalisées, dont moi. J'ai cassé ma cheville. Pour DRAGON LORE, 16 personnes avaient été blessées. Mon équipe occupait tout l'hôpital! Dans POLICE STORY I, un cascadeur s'était très mal reçu. Il était étalé par terre, tremblant, les vêtements déchirés. Je ne voyais de lui que le sang qui coulait à flot. J'ai eu une frousse incroyable. Depuis, j'ai toujours peur pour eux.

C.: Quel âge avez-vous?

J.C.: 42 ans.

C.: Vous sentez-vous toujours en aussi grande forme?

J.C.: Bien sûr. Pas aussi bien qu'il y a 20 ans. Mais je m'entretiens toujours. J'ai toujours été en bonne condition physique. Je m'entraîne depuis l'âge de 7 ans. Pour le cinéma c'est suffisant. Aujourd'hui, comme je réalise moi-même, je peux reporter la cascade au lendemain si j'ai un coup de fatigue. Parfois, au quatrième ou au cinquième saut, je n'en peu plus. Pas grave, je continue le lendemain.

C.: Vous avez toujours fait de la production indépendante. Vous n'avez jamais eu de proposition d'Hollywood?

J.C.: Il y a trop de règlements à Hollywood, trop de syndicats. En fait je ne dois pas y aller, j'ai tout de même encore beaucoup d'argent (rires). Il y a quinze ans, j'ai essayé de m'imposer sur le marché américain. Je me suis installé là-bas. J'ai acheté une maison. J'ai étudié l'anglais. Mais personne n'allait voir mes films. Donc je suis retourné en Asie. Curieusement, ce sont mes films asiatiques qui fonctionnent le plus aux USA. Je ne sais pas pourquoi. J'ai demandé un jour à un Américain: "pourquoi mes films ne marchaient pas il y a quinze ans?" Il m'a répondu: "A l'époque, j'avais seulement 5 ans." Aujourd'hui, les spectateurs sont fatigués des blue screen. Ils connaissent les effets spéciaux, les effets numériques. Mes films les touchent, parce qu'ils se mettent à ma place, ils s'imaginent faisant les acrobaties. Peut-être que dans 5 ans, ils aimeront autre-chose. C'est cyclique (...).

C.: Vous êtes très proche de la comédie musicale.

J.C.: Les américains se concentrent trop sur la violence. Pah pah, bang (ndlr: il nous mime un condensé ultra-rapide de fusillade et de baston). Moi, j'ai un truc. (ndlr: il recommence ses onomatopées et les organise rythme, ses gestes deviennent plus souples, dansants). Je travaille en rythme, je rajoute des éléments comiques. Je ne pense pas en termes de violence. Ca ressemble à la comédie musicale. C'est exactement ce que je veux. Je l'ai appris de Gene Kelly. (ndlr: il mime une bagarre en rythme et retombe progressivement sur la chanson Singin' in the Rain). Voilà le truc. Je ne devrais pas vous en parler, c'est un secret. (...)

C.: Quel est le sujet de votre prochain film avec Stanley Tong?

J.C.: Une affaire de la C.I.A. Il y a une bombe atomique -la bombe française. Je mets beaucoup de ma philosophie dans mes films. Dans RUMBLE IN THE BRONX, il y a des gangs de toutes les races: noirs, chinois, italiens,... Je ne voulais surtout pas que les méchants soient tous noirs. Je voulais quelque chose de plus universel. Il y a des bons et des méchants partout. Pour le nouveau film FIRST STRIKE, en plus du spectacle, je donne mes impressions sur la bombe. Il devrait sortir cette année.

C.: Hong Kong sera réintégrée par la Chine l'année prochaine. Que deviendrez-vous?

J.C.: Il ne m'arrivera rien. Mes films ne contiennent pas de politique. Certains réalisateurs ont quitté Hong Kong pour s'installer au Canada ou aux USA. Mais rien ne changera vraiment. Je le crois. Je n'en suis pas sûr. Le gouvernement chinois me laissera continuer. Ils savent que depuis toutes ces années, je n'ai jamais changé: les bons, les méchants, la comédie, l'action, l'éducation,... Jamais de politique. Normalement, je resterai à Hong Kong. Mais je continuerai à tourner partout dans le monde. L'année dernière, je ne suis resté à Hong Kong que 14 jours. (...) A la fin de l'année, après ma promotion européenne, j'irai tourner en Afrique du Sud.

C.: Cela s'est toujours passé ainsi?

J.C.: Toujours. Hong Kong est beaucoup trop petite. Impossible d'y faire un grand film. Les buildings s'entassent les uns sur les autres. J'ai besoin de grands espaces. Où que j'aille, même dans un hôtel, je cherche un lieu que je pourrais utiliser. Des bagarres, on en a vu des milliers. Voilà pourquoi j'ai besoin de lieux très typés. Hier, j'ai vu l'Atomium: excellente pour les cascades! Je pourrais me battre au sommet, ou me laisser glisser le long de ses montants. Scccchhhhraaaaaa... Même si mon prochain film se passe en Afrique du Sud, j'intégrerais bien une scène sur l'Atomium. Je passerais deux, trois jours pour la tourner. Vous savez qu'elle se trouve en Belgique, mais ailleurs dans le monde, personne ne le sait. Je pourrais la situer dans n'importe quel pays. Vous seriez surpris! Après tout, ce n'est qu'un film.

Propos receuillis par Christophe Bruynix Cinopsis le 31/12/1998