1998 Décembre - Rush Hour - par Impact n°77 |
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Un duo inédit et poilant pour un buddy-movie bien dans la tradition US. La conquête de l'ouest : Jackie Chan Au début des années 80, celui qui est déjà la star indétrônable de tout le continent asiatique cherche à percer aux Etats-Unis. Avec L'EQUIPEE DU CANNONBALL et LE RETOUR DU CHINOIS, Jackie Chan ne réussira pas à séduire l'Amérique. Presque vingt ans plus tard, alors qu'Hollywood débauche les plus gros talents de Hong Kong, l'acteur-cascadeur-chorégraphe-réalisateur touche enfin au but : les résultats au box-office de RUSH HOUR l'imposent comme une star mondiale. Un rêve devenu réalité, au prix de quelques contorsions pour s'adapter à un tournage à l'américaine...
Impact : A Hong Kong, vous travaillez comme un forcené, sept jours sur sept. Un tourange aux Etats-Unis ressemble-t-il à des vacances pour vous ? Jackie Chan : Un peu. En Amérique, je suis vraiment traité comme une star. Le dimanche, si je n'ai pas envie de travailler, je peux profiter de la piscine, m'entretenir physiquement. Je n'ai pas autant de pression qu'à Hong Kong, car aux USA le réalisateur s'occupe de tout. Mon travail consiste juste à chorégraphier les cascades, les bagarres. Pour moi, c'est très simple de faire un film comme Rush Hour, c'est de l'argent facile ! A Hong Kong, je suis producteur, réalisateur, acteur et chorégraphe. Ici, il y a au moins 200 personnes qui occupent chacune une fonction particulière et qui n'en débordent pas : en gros, elles ne font pas grand-chose. J'avais ainsi à mon service un coach pour les dialogues, deux chauffeurs et deux gardes du corps. Je n'en revenais pas ! Comme j'avais beaucoup de temps libre, j'en ai profité pour avancer le scénario de mon prochain film. J'aime travailler à Hollywood, même si parfois, sur le plateau, je me sens frustré. Par pitié, arrêtez les réunions ! Les Américains adorent les réunions. Avant chaque cascade, il faut s'entretenir avec deux responsables de la compagnie d'assurance pour leur expliquer le déroulement de la scène et les convaincre qu'elle ne présente aucun danger. Des fois, ça me rend fou ! Impact : Avec l'énorme succès de Rush Hour, allez-vous continuer à faire des films à Hong Kong ? JC : Le marché asiatique est très important pour moi. Rush Hour a eu beaucoup de succès aux USA et ça sera sûrement la même chose dans le monde entier. Mais c'est un film destiné au marché américain et européen. En Asie, mes fans préfèrent les films de Jackie Chan traditionnels. C'est pour cette raison que je dois continuer à travailler à Hong Kong, pour tenir mon rang. Je sors prochainement un film qui s'appelle Gorgeous et qui n'est destiné qu'au marché asiatique. Vous le verrez certainement plus tard en vidéo.
Impact : Vous êtes toujours sous contrat avec la Golden Harvest ? JC :Je n'ai jamais vraiment eu de contrat avec la Golden Harvest. Il s'agit davantage d'une relation d'affaires, d'un accord. Je tiens à garder un contrôle total sur mes films pour qu'ils ne soient pas vendus n'importe où et n'importe comment. A ce niveau, la Golden Harvest n'est pas brillante. En Inde, les deux premiers Police Story ont été remontés et mis bout-à-bout afin de faire qu'un film. Ils ont même retourné des scènes dans les rues de Hong Kong. Je n'avais aucun droit sur les Police Story pour les empêcher d'agir ainsi. Ensuite la Golden Harvest a vendu aux enchères ce remontage aux Etats-Unis. Aux enchères ! New Line, Miramax et d'autres étaient sur le coup. Je déteste voir mes films détruits ainsi. Impact : A l'instar de beaucoup d'acteurs qui sont devenus des stars, vous considérez-vous comme un homme d'affaires ? JC :Je suis un très mauvais homme d'affaires, et c'est pourquoi j'ai eu du succès. Quand j'ai commencé à être très populaire en Asie, de nombreuses sociétés de production m'ont offert beaucoup d'argent pour me garder. Je n'avais qu'à dire oui et encaisser le chèque. Mais j'ai refusé. J'ai préféré travailler avec la Golden Harvest, car ils se concentrent sur les films plus que sur leurs stars. Ils m'offrent un salaire ridicule, mais en contre-partie, je dispose d'un budget important, environ 100 millions de dollars HK. Les autres sociétés voulaient me donner personnellement 50 millions et n'en investir que cinq dans le film. C'est tricher ! Je préfère dépenser l'argent pour le film plutôt que pour moi. Voilà pourquoi je suis le n°1 en Asie depuis vingt ans. Parce que je traite chacun de mes films comme un fils.
Impact : L'action et vous, c'est une vraie histoire d'amour ! Vous comptez persévérer dans le genre encore longtemps ? JC :Je pense que je ferai ce genre de films pendant encore cinq ans. J'aime l'action parce que c'est un langage universel. Quand les gens sortent de mes films, ils disent aux autres d'y aller pour voir mes combats. Mais personne ne dirait à son ami qu'il faut absolument voir Jackie Chan tomber amoureux d'une fille et l'embrasser. Les films romantiques représentent un tout petit marché, surtout en Asie. Mon prochain film racontera avant tout une histoire d'amour, mais avec beaucoup de comédie et d'action. Je me suis rendu compte avec le succès de Rush Hour qu'il faut s'appuyer sur une histoire solide quand on fait de l'action. Lorsque j'ai tourné Police Story, Contre-Attaque ou Jackie Chan dans le Bronx, des films qui cartonnent du début à la fin, je ne pensais qu'au marché asiatique. Mais les Américains et les Européens n'apprécient l'action que si elle est accompagnée d'une bonne histoire. Impact : Comment s'est passé votre collaboration avec le réalisateur, Brett Ratner ? JC :C'est un grand enfant plein d'énergie. Il a vu tous mes films, il sait tout de ma carrière. C'est pourquoi il me demandait toujours des conseils. Quand les réalisateurs américains ne savent pas comment réaliser une scène, ils se reposent sur les effets spéciaux. Ils ont tout oublié des méthodes traditionnelles dont je suis partisan. Ils sont autant époustouflés par ce que je peux faire artisanalement, que moi par ce qu'ils peuvent faire avec un blue screen ! Il y a plein de petites choses faciles que je peux faire sans problème. Dans Rush Hour, je saute sur un mur. Normalement je fais des repéragesn jusqu'à ce que je trouve le mur adéquat. En Amérique, ils vous relient à des fils, devant un blue screen. C'est très frustrant. Moi, j'ai envie de m'éclater, de montrer au public ce que je peux faire. Impact : Est-ce que vous avez un but dans votre carrière, un rêve que vous aimeriez accomplir ? JC :Je n'ai plus de rêves. Je veux juste continuer à faire de bons films, que je pourrai, à ma retraite, laisser en héritage aux jeunes. En ce moment, je recherche tous les films de Buster Keaton et Charlie Chaplin. Un jour, je l'espère, les jeunes chercheront à leur tour à voir tous les films de Jackie Chan. Que ça devienne une école. C'est pourquoi j'ai fait le documentaire Jackie Chan : My Story. Je veux que les gens connaissent l'envers du décor, ce qui se trouve derrière les films, ma personnalité. Ensuite, j'ai sorti un livre "I Am Jackie Chan", suivi d'une vidéo, Jackie Chan : My Stunts, où j'apprends à réaliser des cascades à ma manière. J'aimerais aussi ouvrir une école de cascadeurs. Aujourd'hui, les cascadeurs américains ne se concentrent plus que sur les effets spéciaux. Lorsqu'un acteur chute d'une certaine hauteur, ils découpent la scène au montage. C'est trop facile, tout le monde peut le faire. Moi, je fais une seule prise...et je m'écrase. Aoutch ! C'est beaucoup plus spectaculaire. Soit je peux le faire, soit je ne peux pas , c'est tout. J'aimerais qu'on revienne aux choses les plus élémentaires du cinéma, sans trucages, et qu'on apprenne aux acteurs à se battre. Car il y a beaucoup de concurrence et un acteur médiocre disparaît rapidement des écrans. Si je suis toujours là, c'est parce que je suis capable de jouer la comédie, de me battre et de réaliser. Je peux même faire tout ça en même temps. Mes films sont de véritables "one man show". Je sais jusqu'où je peux aller, jusqu'où je peux sauter. Et je suis capable de régler et monter mes cascades moi-même. Combien de stars d'action conaissent le montage? Aucune, à l'exception de Sylvester Stallone. Impact : Pensiez-vous à vos débuts que vous alliez devenir une superstar à la Bruce lee ? JC :En tant que cascadeur, je n'avais aucun avenir. J'admirais Bruce Lee, mais je n'étais qu'un cascadeur parmi tant d'autres. A l'époque, tout le monde vénérait Bruce, les cascadeurs buvaient ses paroles. Ils en perdaient leur personnalité ! J'ai pris du recul face à cette image de superstar, de "roi". Lorsque j'étais cascadeur, je ne pensais pas que je deviendrais ce que je suis aujourd'hui. J'ai beaucoup appris. Mon rêve, s'il devait m'en rester un, c'est de devenir un excellent coordinateur de cascades. Pour atteindre ce but, je travaille beaucoup, j'apprends à utiliser au mieux la caméra, les objectifs, les points de montage. Aux Etats-Unis, il y a de nombreux coordinateurs de cascades qui n'y connaissent rien. Prenez Michelle Yeoh par exemple. Comment se fait-il qu'elle soit si bonne dans Police Story 3 et si mauvaise dans Demain ne Meurt Jamais ? Tout simplement parce qu'ls n'ont pas su la filmer, qu'ils n'ont pas choisi les bons angles. Il faut savoir jongler avec les plans, les axes, les points de montage, le ralenti, le rythma. L'action doit être découpée, musicale presque. Les stars du cinéma action ne savent que se battre, et encore. C'est juste violent et je déteste ça. Ca ne fait que déprécier le genre, ça le rend bête. L'action, ce n'est pas juste une grosse explosion ou une scène de pure violence. Quand j'étais jeune, c'est pourtant ce que je croyais. Puis je me suis rendu compte qu'en tant qu'acteur et réalisateur, on a une responsabilité envers le jeune public. Les gens suivent notre exemple. Si vous vous faites tatouer, tout le monde se fera le même tatouage. Si vous jetez votre mégot de cigarette d'une façon, ils vous copient. Ils apprennent à travers les films. Les personnages de cinéma sont devenus des modèles, et c'est pourquoi il faut être de bons modèles. Le cinéma est un média très puissant qui attire les enfants. C'est pour cette raison que j'ai changé d'esprit. Aujourd'hui, plus question qu'il y ait la moindre goutte de sang dans un de mes films. Je veux qu'ils soient avant tout divertissants et sains. Regardez bien mes films et vous verrez que c'est vrai. Dans Contre-Attaque par exemple, une fille jette un journal par terre. Je ramasse le journal pour le mettre à la poubelle. Pourquoi ? Parce que je veux éduquer les enfants ! Dès que possible, dans mes films, je mets un panneau "zone non fumeur" dans le champ. Petit à petit, j'éduque. Impact : A ce titre, il paraît que vous n'êtes pas tellement satisfait de Crime Story, le film le plus violent et le plus sombre de votre carrière... JC :C'est pour cette raison que j'ai viré le réalisateur. Dans son genre, Kirk Wong est un très bon metteur en scène. Mais un film de Jackie Chan ne doit pas être violent. L'accident de voiture, par exemple, ne me dérange pas. Mais j'avais bien dite à Kirk Wong que je refusais qu'il y ait du sexe ou des gros mots. Lorsque je suis revenu de Shangaï où je tournais Drunken Master 2, et que je suis arrivé dans la salle de montage de Crime Story, j'ai eu un choc ! Il y avait une fille qui faisait l'amour dans un ascenseur ! Impact : Mais c'est un autre acteur... JC :D'accord, mais pas dans mon film ! C'est hors de question, incompatible. Ils font ça dans l'entrée, dans le parking, sur une voiture. J'étais fou ! Kirk Wong fait ce qu'il veut avec ses films mais pas avec les miens. Je lui avais bien expliqué mes règles. Il ne les a pas suivies. Je l'ai viré. Personne ne changera des règles que j'ai mis des années et des années à instaurer. Même pas Samo Hung, que je respecte plus que tout, que je considère comme mon grand frère. Pour Mr Nice Guy, j'ai obtenu le final cut et coupé de nombreuses scènes qui ne me plaisaient pas. Impact : Le cinéma de Hong Kong est actuellement en déclin. Pensez-vous que cela soit dû au départ à Hollywood de personnalités comme John Woo, Chow Yun Fat, Kirk Wong et vous-même ? JC :Pas du tout. Ils se sont détruits tout seuls. Avant, l'industrie du cinéma hong kongais était très forte. Mais peu à peu, les producteurs ont voulu se faire de l'argent facile. Ils ont cessé de créer et se sont contentés de copier les films américains qui faisaient un tabac. Tout à coup, une dizaine de sociétés produisent la même copie. C'est pareil pour la musique : ils se contentent de pomper la pop japonaise ou américaine et ne font plus rien d'original. Avec l'arrivée de la nouvelle technologie, le câble, le satellite, les Hong Kongais se sont rendu compte que les programmes US étaient meilleurs que les nôtres. Même les séries télé, qu'ils trouvent supérieures à nos propres films. Plus personne là-bas ne croit à cette industrie. Les films de quelques-uns, comme John Woo, Wong Kar Wai ou moi-même, ont encore du crédit. Mais les autres, ils ne veulent même pas en entendre parler. Il y a pourtant plein de mauvais films dans le cinéma américain, seulement ils n'arrivent pas jusqu'à nous. A Hong Kong, on ne voit que le haut du panier, comme Terminator ou Titanic, si bien que le public hong kongais s'extasie devant le cinéma américain. La même chose s'est produite aux Etats-Unis avec les films de Hong Kong. Au début, ils ont choisi de distribuer uniquement les chefs d'oeuvre. Les spectateurs américains se sont donc dit que le cinéma de Hong Kong était le meilleur. Mais aujourd'hui, on voit apparaître tous les déchets ! Impact : Il reste toujours la Golden Harvest, Tsui Hark... JC :La Golden Harvest est en équilibre précaire et la Shaw Brothers a totalement disparu. Tsui Hark, lui, ne travaille pas uniquement pour Hong Kong. C'est un moment terrible, un des pires que notre industrie ait connu. On produisait des films pour le cinéma et soudain, la vidéo est apparue et a tué le cinéma. Tout le monde s'est mis à faire des films uniquement destinés au marché de la vidéo. Aujourd'hui, avec l'arrivée du VCD, puis du DVD, c'est la vidéo qui en prend un coup. Sans parler des films pirates, très courants à Hong Kong, qui tuent tous les autres supports. La plupart des vidéo-clubs de Hong Kong ferment les uns après les autres. C'est une réaction en chaîne qui fait que tout s'est écroulé. Les gens comme John Woo, Chow Yun Fat ou moi-même avons de la chance de pouvoir tourner parallélement à Hollywood. Mais lorsque nous voyons ce qui se passe à Hong Kong, ça nous attriste. C'est pour cette raison que je continue à faire des films là-bas. Je me sers de ma notoriété pour essayer de relancer l'industrie cinématographique. A chaque fois que je rencontre John ou Chow, je les supplie de retourner à Hong Kong pour faire ne serait-ce qu'un autre film. Mais ils n'en ont aucune envie. Rien que d'en parler, ça m'énerve !
Propos recueillis par Damien GRANGER et traduits par Sandra VO-ANH Article paru dans IMPACT n°77 (12/98). |



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